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Le Temps, 27 décembre 2010

Sciences : Des grottes sans fin aux gouffres sans fond

par Etienne DUBUIS


Un syphon dans la grotte du Hölloch, en Suisse

Si la surface terrestre a été presque entièrement explorée et reconnue, il reste un monde à découvrir chaussures aux pieds : celui des cavités souterraines naturelles, qu’elles se présentent sous forme de grottes (à entrée horizontale), de gouffres (à entrée verticale), de siphons (inondés) ou encore de moulins (dans la glace). En un peu plus de cent ans d’existence, la spéléologie moderne n’a pas seulement dévoilé des boyaux de toutes sortes et de toutes dimensions, elle a aussi, et surtout, révélé l’immensité du vide qui s’étend sous nos pas.

Vue de la grotte du Hölloch, en Suisse


Ces cavités sont inégalement réparties autour du globe. Un continent comme l’Afrique n’en héberge qu’un tout petit nombre, tandis que d’autres régions telle la Chine en recèlent une énorme quantité. C’est que l’écrasante majorité de ces formations ont été creusées par l’eau dans le calcaire. Là où règne cette pierre soluble, gouffres et grottes abondent. Là où elle manque, ils se font à l’inverse très rares, même si certains peuvent naître exceptionnellement de l’érosion d’autres roches comme la dolomie, le gypse ou le sel, voire de l’action d’un volcan ou du jeu des plaques tectoniques.

Vue de la grotte du Hölloch, en Suisse

La Suisse donne une bonne idée des possibilités de découverte que réserve le monde souterrain. Alors qu’elle est un petit pays densément peuplé et qu’elle abrite un gros bataillon de spéléologues, ses cavités restent encore largement inexplorées. « On considère que 1 km2 de terrain calcaire comprend de 3 à 5 kilomètres de galeries, explique Pierre-Yves Jeannin, directeur de l’Institut suisse de spéléologie et de karstologie (ISSKA) à La Chaux-de-Fonds. Comme il existe 8000 km2 de terrain calcaire dans le pays, on peut estimer l’étendue de ces boyaux à 24000 kilomètres au moins. Or, seul un millier a été reconnu à ce jour. » Rapportée à la planète, l’estimation atteint des chiffres astronomiques. Pour donner un vague ordre de grandeur, les roches calcaires couvrant de 20 % à 30% de la surface des continents, ce qui représente autour de 30 millions de km2, le total des galeries souterraines du globe est susceptible de s’étendre sur des dizaines de millions de kilomètres, là aussi quasiment inexplorés. Cette face cachée de la Terre est d’autant plus mystérieuse qu’aucun instrument ne permet de la cartographier. Alors qu’à la surface du globe des satellites sont capables d’inspecter à distance les endroits les plus reculés, il n’existe aucun outil capable de décrire des galeries souterraines avec un semblant de précision. Tout juste les appareils les plus sophistiqués parviennent-ils à détecter les plus gros vides. « A Neuchâtel, cela fait cinquante ans qu’on essaie de repérer le parcours souterrain de l’Areuse en aval de La Brévine, souligne Pierre-Yves Jeannin. Or, malgré une série de tentatives, nous ignorons toujours par où passe la rivière. »

Vue de Mammoth Cave, aux Etats-Unis

Rien de tel, donc, que d’aller voir. Mais les obstacles à l’exploration ne manquent pas. Ils ont longtemps été psychologiques, tant le monde souterrain a pu susciter de légendes funestes et de répulsion. Puis ils ont été techniques, la moindre expédition nécessitant jusqu’à récemment de grosses quantités de matériel. Ce n’est qu’à partir des années 1970 qu’une série d’avancées techniques ont allégé suffisamment les équipements pour accroître fortement la mobilité des spéléologues et ouvrir les entrailles de la planète à de petits groupes d’hommes. Une dernière frontière a été repoussée récemment avec l’arrivée des recycleurs d’oxygène qui permettent aux plongeurs de réabsorber une bonne partie de l’air qu’ils exhalent et donc de rester bien plus longtemps qu’avant -jusqu’à plus de dix heures !- sous l’eau des siphons. Au cours de ces dernières décennies, les records sont tombés régulièrement. Ainsi la grotte suisse du Hölloch, dans le canton de Schwyz, première cavité à avoir été explorée sur plus de 100 kilomètres, a été détrônée en 1970 par le réseau de Mammoth Cave, aux Etats-Unis, qui a été parcouru depuis lors sur des distances toujours plus importantes -plus de 600 kilomètres aujourd’hui.

Vue de Mammoth Cave, aux Etats-Unis

Bien plus spectaculaire encore, le record de profondeur (sous l’orifice d’entrée) a franchi le seuil des 1000 mètres en 1956 au fond du gouffre Berger, dans l’Isère, avant d’être porté ces dernières années à plus de 2000 mètres au fond de la cavité de Krubera-Voronja, dans la province séparatiste géorgienne d’Abkhazie. L’expédition qui détient actuellement la meilleure performance a mobilisé des moyens dignes des grandes ascensions himalayennes. Forte de 41 spéléologues majoritairement ukrainiens, elle a passé plusieurs semaines sous terre au cours de l’été 2007 pour permettre à l’un de ses membres les plus chevronnés, le Russe Gennadiy Samokhin, de descendre à 2191 mètres. Jusqu’à quelle profondeur l’homme ira-t-il ? Difficile à dire. « Les gouffres ne sont pas répertoriés comme le sont les montagnes et il n’existe pas d’équivalent du Mont-Everest dans le monde d’en bas, explique le photographe souterrain Rémy Wenger. Cela dit, le niveau de la mer représente une limite au-delà de laquelle les cavités deviennent vite très rares avant de disparaître complètement. » Il faudra donc monter toujours plus haut pour pouvoir s’enfoncer ensuite plus profondément à l’intérieur de la terre. Avant de descendre de 2191 mètres, Gennadiy Samokhin est lui-même entré dans la fosse de Krubera à une altitude de 2256 mètres. « L’exploration du monde souterrain ne se résume pas à des chiffres, insiste cependant Rémy Wenger. Pour beaucoup de spéléologues, son aspect sportif est même secondaire comparé au plaisir de la découverte. » Ce d’autant que nombre de trouvailles ont un grand intérêt scientifique. Tels ces ossements anciens de grand panda dénichés dans le Yunnan, ces cristaux géants aperçus au fond de la grotte de Naica, au Mexique, ou ces étranges animaux aveugles croisés ici et là au détour d’un boyau.

Etienne DUBUIS

« Cavernes - Face cachée de la Terre », sous la direction de Rémy Wenger, Ed. Nathan, 2006, 240 pages.

Vue de la grotte de Krubera-Voronja, en Géorgie

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